
Les mystères de l’âme, psychanalyse dans le cinéma muet
La Fondation explore les liens entre névroses, psychiatrie, psychanalyse et cinéma muet à travers un cycle inédit d’une trentaine de films provenant de différents pays.
Jusqu'à G. W. Pabst (Les Mystères d’une âme), il n’y avait jamais eu de pont et encore moins d’histoire conjointe du cinéma et de la psychanalyse. Mais aux alentours de 1910, quelques grands fantasques, en particulier Emile Cohl et le jubilatoire Retapeur de cervelles, font de la folie et du « pet au casque » un motif propice au délire même du cinéma burlesque.
C’est au moment où le cinéma élabore son propre langage, au moment où il fragmente l’espace, puis le corps, qu’il commence à s’intéresser à ce qui envahit l’homme et plus exactement aux images qu’il garde en lui : c’est The Case of Becky de Frank Reicher en 1915, c’est surtout trois ans avant le « cas Suzanne », du nom de l’héroïne du Mystère des roches de Kador de Léonce Perret (1912), chef d’œuvre encore trop minoré où Perret met en scène les pouvoirs croisés de la psychothérapie et du cinéma.
Au cinéma, les thérapeutes de l’âme jusqu’en 1922 seront tous plus ou moins des hypnotiseurs. Dans Mystery of the Sleeping Death (peut-être le film le plus inattendu de ce cycle), Kenean Buel met en scène un garçon et une fille que l’amour foudroie d’une drôle de façon : un sommeil impossible à réveiller. On fait venir une sorte de thaumaturge, vaguement fakir sur les bords, et voilà que le film s’en va ailleurs, aux Indes. Au Danemark, dans Sjæletyven (Le Voleur d’âmes), Holger-Madsen imagine un médecin séducteur et/ou hypnotiseur qui veut dérober les bijoux de famille d’une fille très attachée à son papa.
Le cinéma allemand va prendre le relais de la façon que l’on sait : le docteur Caligari en son asile faisant de Conrad Veidt sa marionnette tout en donnant une représentation plastique de la schizophrénie à partir d’un espace désormais coupé de la réalité. Chez Fritz Lang (Dr Mabuse), le névrosé est un drogué, un oisif, un joueur qui met à l’épreuve sa culpabilité en laissant un autre, psychanalyste mais joueur cynique lui aussi, apposer sur lui ses pouvoirs de suggestion. Au même moment, à New York, le jeune Douglas Fairbanks, sain de corps et d’esprit, est la victime d’un docteur « autrichien », qui veut faire de lui un cobaye humain (When the Clouds Roll By de Victor Fleming, 1919).
En jetant sur l’analyste une ombre, en confondant longtemps et délibérément Freud avec Mesmer (là même où Freud a inventé la talking cure en abandonnant justement dès 1896 l’hypnose), Lang, Wiene et les autres nous font un aveu : chaque spectateur est un survivant de Robertson, de sa fantasmagorie. Et le funambule qui va au cinéma plonge dans le noir dans l’espoir que d’autres écrivent sur lui l’énigme qui le hante.


